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Fraude bancaire : les banques doivent désormais prouver davantage avant d’opposer la faute du client

Affaires - Banque et Finance
06/04/2026

La fraude bancaire par hameçonnage et par usurpation téléphonique continue de progresser, malgré le renforcement des dispositifs de sécurité. En pratique, la fraude ne repose plus seulement sur une faille technique. Elle repose surtout sur la manipulation de la victime. Dans ce contexte, la jurisprudence récente a profondément clarifié les règles applicables en matière d’opérations de paiement non autorisées.

Une charge de preuve renforcée pesant sur les établissements bancaires

Le premier enseignement est clair : la banque supporte d’abord une charge de preuve technique. En application de l’article L133-23 du Code monétaire et financier, elle doit démontrer que l’opération contestée a été authentifiée, enregistrée et comptabilisée correctement, et qu’elle n’a subi aucune déficience technique. La seule utilisation de la carte ou des identifiants bancaires ne suffit donc pas à établir que le client a réellement consenti à l’opération. La jurisprudence l’a rappelé avec constance. Tant que cette preuve préalable n’est pas rapportée, le débat sur une éventuelle négligence grave du client ne devrait même pas être ouvert.

La deuxième évolution majeure concerne l’authentification forte. Depuis l’entrée en vigueur de cette obligation issue de la DSP2, la banque doit être en mesure de justifier qu’elle a effectivement exigé ce mécanisme au moment de l’opération litigieuse. À défaut, l’article L133-19, V du Code monétaire et financier protège fortement le client : il ne supporte aucune perte, sauf fraude active de sa part. Autrement dit, même en présence d’un comportement imprudent, la banque ne peut s’exonérer si elle ne prouve pas le recours à l’authentification forte. En contentieux, la production de logs techniques détaillés devient donc décisive. Une attestation générale ou imprécise ne suffit pas.

Une appréciation de plus en plus stricte de la négligence grave

La jurisprudence récente affine aussi la notion de négligence grave. En cas de phishing par courriel, elle peut encore être retenue lorsque les anomalies du message étaient objectivement visibles : fautes, adresse incohérente, demande inhabituelle de données sensibles. Mais cette appréciation reste concrète et strictement encadrée. Surtout, en présence de spoofing téléphonique, les juridictions adoptent désormais une position beaucoup plus protectrice. Lorsqu’un fraudeur appelle en affichant le véritable numéro de la banque ou de l’agence, la victime est légitimement mise en confiance. Dans ce cas, la négligence grave devient très difficile à caractériser. Les professionnels bénéficient eux aussi de cette protection lorsqu’ils sont victimes de procédés comparables.

Sur le terrain procédural, la jurisprudence impose également une ligne rigoureuse. Le contentieux des paiements non autorisés relève exclusivement du régime spécial des articles L133-18 à L133-24 du Code monétaire et financier. Le recours au droit commun de la responsabilité contractuelle est écarté. Par ailleurs, il convient de distinguer deux délais : treize mois pour signaler l’opération à la banque, puis cinq ans pour agir en justice, à compter de la connaissance des faits, si le remboursement est refusé.

Enfin, la loi du 6 novembre 2025 marque un tournant en matière de prévention. Elle crée un fichier national des comptes signalés pour risque de fraude, dont l’entrée en vigueur est fixée au 6 mai 2026, et s’ajoute au mécanisme européen de vérification de cohérence entre le nom du bénéficiaire et l’IBAN. Ces outils ne modifient pas directement le régime de remboursement, mais ils renforcent les obligations de vigilance des établissements de paiement.

En définitive, l’évolution récente du droit français place la banque dans une position probatoire de plus en plus exigeante. Preuve technique, authentification forte et appréciation stricte de la négligence grave constituent désormais les trois piliers du contentieux. Pour les victimes, particuliers comme professionnels, cette construction jurisprudentielle ouvre des perspectives solides de remboursement, à condition de réagir rapidement et de constituer un dossier précis.